reporter0.gif (3776 octets) Concours académique Semaine de la Presse 2004


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Dossier d'accompagnement

 

Capote de pommes

par François Reynaert

 

Je ne sais si ça vous fait le même effet, j'ai de plus en plus de mal à regarder ces grosses daubes cinématographiques un peu réacs dont nous bombardent régulièrement les grands studios américains sans éprouver désormais un vague sentiment paranoïaque de crainte et de malaise. J'y pense en sortant à l'instant d'un des succès régressifs du moment, " American Pie III ". Je cite le film, je ne tiens pas à insister sur celui-là en particulier, s'appesantir sur quelque chose d'aussi lourd est risqué, sous une telle masse la page qui soutient cette chronique risque de céder. D'un strict point de vue critique, il ne faut pas être trop sévère, l'ouvrage a une qualité pas si facile à atteindre : il peut prétendre au rang de film le plus affligeant de la décennie.

Notez que je n'ai pas vu les deux premiers épisodes. " American Pie I " - en français, " la Tarte américaine" - est devenu célèbre parce qu'on y voyait un ado s'initier aux joies de l'amour avec une tarte aux fruits -, on dira qu'il avait voulu se faire une capote de pommes, je sais, c'est amusant. Le moment clé de ce nouvel épisode - le mariage des deux héros - est encore plus raffiné : le futur témoin de la noce laisse par mégarde le chien de la future belle-mère manger l'alliance matrimoniale, vous imaginez où le négligent va la rechercher, oui, il y va, et après, alors qu'il se trimballe avec à la main ce qu'on trouve déjà trop sur les trottoirs, il croise la vieille qui, justement, adore les truffes au chocolat, je vous fais grâce des détails, par respect pour le travail de toute une équipe, ça m'ennuierait de vous faire vomir sur ce journal. Ce coup interminable de la bague au caca dure bien dix minutes, c'est ce qu'on appelle sans doute être bloqué au stade anneau. Vous voyez l'idée de l'ensemble. Par comparaison, l'histoire de Toto qui va acheter du boudin raconté par un enfant de 5 ans passerait pour une épure bergmanienne. Le tout lourd, lent, avec des dialogues d'une platitude rare, une distribution affligeante - même les chiens sont à chier, on l'a compris - et une mise en scène d'une rare médiocrité. Elle est signée, nous annonce fièrement le dossier de presse, du fils de Bob Dylan. Le père avait inventé la protest song, le fils fait carrière dans le pot de chambre film, on n'est pas toujours responsable de ses enfants.

Non, je n'insiste pas sur la vulgarité du film. C'est son principal argument de vente, je ne vais tout de même pas faire de la publicité à un truc aussi ennuyeux.

Ce qui me navre plus, c'est ce qu'il refile plus ou moins en douce : le pire conformisme aux valeurs de la droite américaine. Je passe sur l'esthétique de l'ensemble, l'ignoble hôtel de chaîne en faux château gothique où se passe le mariage, l'uniformité standard de classe moyenne blanche, et la touche des actrices, les pauvres : toutes les femmes de plus de 50 ans ressemblent à Nancy Reagan, toutes les femmes de moins à la mère de Nancy Reagan, vous voyez le cauchemar. Je passe sur le fait que la fête soit sauvée, in extremis, par l'arrivée en rang par deux des braves boys supervirils de l'équipe de football - ils en oublient de brandir la bannière étoilée mais le coeur y est, visiblement. Et vous avez compris le propos. Toute cette grosse naserie concourt, une fois la régression retirée et le mariage réussi entre des parents aux anges et des bons chiens en fin de transit, à un unique éloge : les magnifiques valeurs familiales si chères à M. Bush

Entendons-nous bien. Je ne m'étonne pas de cette alliance, vieille comme l'humour de comique troupier, de la niaiserie régressive et des valeurs réacs, ni ne la reproche aux Etats-Unis dans leur ensemble. Soyons sérieux. Il n'y a pas deux ans, dans ce pays, le dénommé Jean-Pascal, devenu célèbre pour ses concours de prouts dans le château de la " Star Academy ", pulvérisait des records de ventes en réussissant à se faire passer pour un " provocateur", sous label TF1. Je vois mal de quel droit on donnerait des leçons de maturité de pensée à quiconque.

Non, ce qui m'embête, c'est la suite logique du processus en cours, qui ne manquera pas un jour d'arriver. C'est vrai, pour tromper le temps vous regardez ce film d'un oeil las, en vous disant : pourquoi se formaliser, des conneries réacs et infantilisantes pondues par Hollywood, ça a toujours existé. Il y a cinquante ans, c'était les westerns de second rayon, il y a vingt ans, les films de Musclor de sous-catégorie. Et puis vous vous reprenez avec effroi. Qu'ont-ils donné, les westerns de second rayon ? Reagan. Et les daubes sous hormones ? Hé oui, il y a peu, on y a eu droit. Aussi, l'espace d'un instant, vous réalisez l'horreur. Vous regardez ces cabots de seconde zone baisser leur pantalon et vous retenez vos larmes : pour l'instant, ils sont justes vulgaires et nuls, quand, dans dix ans, l'un d'eux se présentera à son tour au poste de gouverneur de la Californie, pour le coup, c'est nous qui allons être propres.

F. R.

© Le Nouvel Observateur

 

Le Nouvel Observateur - Les choses de la vie - 30 octobre 2003

 

 

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